Home

selma benkhelifaSelma Benkhelifa est avocate chez Progress Lawyers Network et connu pour son combat pour les sans-papiers. Une interview sur la justice en Belgique.

Bleri Lleshi: Pouvez-vous me dire quand vous avez décidé de devenir avocate? Comment vous vous êtes lancé dans se domaine?

Selma Benkhelifa: J´habite Schaerbeek depuis mon adolescence. A l´époque la police était ultra violente avec les jeunes du quartier, corrompue et raciste. C´était l´époque où Johan Demol était commissaire. J´ai voulu devenir avocate pour pouvoir combattre les violences policières. Ensuite pendant mes études de droit, j´ai effectué un stage dans le cabinet où je travaille encore actuellement et j´ai commencé à travailler avec les réfugiés. Je trouve que dans ce domaine, la faille entre le discours sur les droits humains et la pratique est abyssale. J´ai fait du droit des migrants mon combat principal.

Je n´en ai pas pour autant oublié mon combat contre les violences policières. J´avais gardé des contacts avec un jeune qui s´était fait tabassé par la police. Nous avons pu amener le dossier jusqu´à la Cour européenne des droits de l´Homme. C´est – à ma connaissance – la seule condamnation de la Belgique pour des violences policières qui reconnait le caractère raciste des violences (arrêt Cakir contre Belgique).

Mais c´est extrêmement rare et c´est assez désespérant. Les policiers violents ne sont presque jamais poursuivis.

BL: Quel est l’importance de la justice dans une société selon vous et quels sont les fondements d’un système judiciaire selon vous?

SB: Vivre ensemble pacifiquement n´est possible que si toutes les composantes de la société se sentent reconnues. Le sentiment d´injustice empêche la cohésion sociale, surtout quand l´injustice est structurelle. Le fondement d´une vraie justice c´est l´égalité devant la loi. En Belgique, on en est loin hélas.

BL: Pensez-vous que les citoyens sont assez informés et conscients du système judiciaire?

SB: Je ne pense pas que les citoyens soient correctement informés. Le droit est fait pour être opaque, difficile à comprendre, réservé à une élite. Le vocabulaire utilisé est volontairement incompréhensible. Souvent les justiciables ne comprennent rien à ce qui se passe et peu de juges (et d´avocats) ne prennent la peine de leur expliquer.

Mais j´irai même plus loin. Je ne pense pas que les juges soient correctement informés de la réalité de ce que vivent les simples citoyens. Les études de droit ne préparent pas du tout à cette réalité. Les juges n´ont jamais effectué de stage dans une prison, dans un CPAS, dans une IPPJ, un hôpital psychiatrique ou un centre fermé pour étrangers… Les études de droit sont très théoriques et ne préparent pas à affronter des situations sociales diverses.

BL: Comment avez-vous vu évoluer le système judiciaire ces 30 dernières années?

SB: L´affaire Dutroux a mis en évidence la fracture entre le système judiciaire et les justiciables. Des mesures ont été prises pour donner plus de droits aux victimes, pour leur permettre de participer activement au procès, mais c´est insuffisant. Le sentiment profond qui vit dans la population est de ne pas appartenir au même monde que le pouvoir judiciaire. Dans les années ´60, l´ascenseur social a permis aux enfants des classes populaires d´accéder aux professions d´avocats et de magistrats.

Lors des trente dernières années, les inégalités ont augmenté et aussi la possibilité de sortir de son milieu social pour accéder au monde judiciaire. Le monde judiciaire est dans une tour d´ivoire inaccessible. La crise actuelle – par cela j´entends le partage de plus en plus inéquitable des richesses – augmente encore la fracture sociale et l´incompréhension entre ceux qui ont tout et ceux qui n´ont rien. Et il ne faut pas se leurrer les membres du système judiciaire appartiennent dans leur grande majorité à la classe des possédants.

BL: Y a-t-il de plus en plus de confiance dans le système judiciaire? A juste titre? Comment cela se fait-il?

SB: Je pense que si on réalise un sondage, la majorité des citoyens – surtout dans les classes populaires – n´ont aucune confiance dans la justice.

Et la réalité leur donne raison. Les priorités du pouvoir judiciaire ne sont pas les « crimes en col blanc », les escroqueries à grande échelle, la faillite de la Sabena, … La quasi totalité de ces affaires atteignent la prescription et les coupables ne sont jamais punis.

Par contre le sans-papier qui aura volé des jeans dans un magasin prendra une peine de prison ferme.

Ce n´est pas du tout l´ampleur du danger pour la société qui justifie les priorités des poursuites. Le sentiment d´injustice ressenti par les justiciables est bien réel et on ne peut pas le leur reprocher.

BL: Est-ce que le manque de confiance dans le système judiciaire est un problème typiquement Belge ou voit-on cela dans d’autre pays aussi?

SB: Le modèle souvent cité par les néo-libéraux, c´est les Etats-Unis. Le sentiment d´injustice vécu par les classes populaires y est même pire qu´ici. De plus, le problème a une dimension ethnique manifeste. Les prisons sont majoritairement peuplées de noirs, la peine de mort est appliquée aux noirs plus qu´aux blancs (pour les mêmes crimes), les violences policières contre des noirs ne sont quasi jamais poursuivies…

Les récentes émeutes de Baltimore l´ont encore une fois démontré. Le sentiment d´injustice crée une colère et une frustration explosive. Et c´est souvent la seule manière de se faire entendre. Sans les émeutes, il y a fort à parier que l´arrestation violente qui a causé la mort du jeune Freddie Gray n´aurait jamais été qualifiée d´homicide.

BL: Quels sont les points sensibles les plus importants du système judiciaire?

SB : Comme aux Etats-Unis, il faut oser dénoncer une justice ethnicisée. Selon les statistiques pénales de l’année 2012, publiées par le Conseil de l’Europe, le pourcentage moyen d’étrangers dans la population carcérale était de 21 % dans les prisons européennes en 2012, il atteignait 43 % dans les établissements pénitentiaires belges. Evidemment la droite prétendra que les étrangers commettent plus de délits. Il n´est pas rare non plus d´entendre des commentaires franchement racistes de la part de magistrats ou d´avocats.

Cependant cela ne résiste pas à l´analyse, nos « étrangers » ne sont pas doublement plus criminels que ceux des pays voisins. Ils sont plus souvent envoyés en prison. Il convient de se pencher sur les raisons.

BL: Quel est votre vision futur pour le système judiciaire ou la justice?

SB: Je serais favorable à un changement radical du système judiciaire. Une réflexion sur la philosophie même du système. Actuellement – et c´est accepté par tout le monde – des personnes qui ont la même formation universitaire décident de tout : si l´Afghanistan est dangereux pour un réfugié, qui doit avoir la garde des enfants lors d´un divorce, comment un toxicomane doit se désintoxiquer ou encore combien d´années un pédophile doit rester en prison.

Il y a quelque chose de complètement absurde, non ? Les questions sont différentes, nécessitent des approches différentes et une formation différente. La majorité des problèmes jugés dans un Palais de Justice ne sont en réalité pas des problèmes juridiques, mais psycho-sociaux et devraient être résolus ailleurs et par d´autres.

BL: Est-ce que le citoyen a un rôle à jouer dans cette vision? Comment?

SB: Les citoyens ont un rôle à jouer dans tous les changements sociaux importants. Le droit est par définition réactionnaire, il a pour rôle de maintenir l´ordre établi comme il est. Le législateur ne décide jamais un changement important sans une pression sociale encore plus importante. Les femmes ou les noirs n´ont pas obtenu le droit de vote en restant les bras croisés.

La justice est une clé de voute de la civilisation, elle ne concerne pas que les juristes, elle concerne tout le monde. Chacun et chacune doit se poser la question : est-ce que la justice de mon pays est juste ? Est- elle conforme aux principes de liberté, d´égalité et de paix qui sont prônés ? Si la réponse est non, il faut envisager le changement et le plus rapidement possible.

BL: Quel message voulez-vous encore donner aux lecteurs?

SB: Ne pensez jamais que la répression ait la moindre chance de résoudre les problèmes sociaux. Le seul impact de la répression est d´augmenter le sentiment de frustration et d´injustice de celui sur qui elle s´abat.

C´est à la société que revient le devoir de résoudre les problèmes qu´elle engendre. Le respect des principes fondamentaux que sont le droit à l´égalité devant la loi et à l´impartialité de la justice doit primer sur toutes les autres considérations. Selon Aimé Césaire, il en va de la survie de la civilisation.

« Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.

Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.

Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. » Aimé Césaire

Le 6 mai recontre Other Voices avec Selma Benkhelifa et Jan Nolf au Muntpunt. S’inscrire https://icontact.muntpunt.be/civicrm/event/register?reset=1&id=2953

https://blerilleshi.wordpress.com

https://www.facebook.com/Bleri.Lleshi

@blerilleshi

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s