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bleri-lleshi2Une sortie à Bruxelles dépasse souvent les attentes. Même si, je l’avoue, ce n’est pas toujours dans le bon sens, ni même toujours positif. Mais qui s’ouvre à cette ville et sait observer verra au moins une des milliers de portes de la ville s’ouvrir à lui. Je n’utilise pas “observer” par hasard, car dans une ville comme celle-ci observer est extrêmement important.

Oui, toutes ces personnes qui se plaignent de Bruxelles et de son chaos ont raison. Cette ville est chaotique. Même là où on s’attendrait à trouver du structuré et de l’organisation règne le chaos.

Ce que je n’ai jamais vraiment compris, par contre, c’est pourquoi le chaos créait tant de difficultés aux gens. Surtout dans la société occidentale, qui a investi dans la structure et l’organisation depuis des décennies et dans laquelle le chaos semble être une maladie qui doit être guérie, coûte que coûte. Mais est-ce vraiment le cas? Que se cache-t-il derrière ce chaos? D’après moi quelque chose de très beau: l’imprévisibilité et la diversité, par exemple.

Lorsque j’entends le mot chaos, je pense toujours à la fameuse citation de Nietzsche: “Il faut encore porter en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante”. Bruxelles est pour une moi une étoile dansante. Une étoile qu’on ne pourra jamais totalement attraper ni déchiffrer. Une étoile qui vous attire vers les nombreuses ruelles dans lesquelles les surprises attendent au coin. Ceux qui l’ont vécu savent de quoi je parle. Pour les autres, je vous donne un conseil simple: si vous vous trouvez à Bruxelles ouvrez vos yeux, laissez-vous guider par votre instinct, et observez. Plus qu’observer, utilisez votre imagination pour aller à la recherche de ce qui est caché dans l’inconnu, le nouveau, le chaos.

Je pourrais vous donner une des dizaines d’exemples venant de ma propre expérience. Je partagerai juste le dernier en date avec vous.

J’aime bien aller au Bozar à Bruxelles. Mes amis sont souvent surpris lorsque je dis ça. Sans doute n’y sont-ils jamais allés, mais ils pensent néanmoins qu’on n’y écoute que de la musique classique avec des sexagénaires en costume et des dames parfumées qui vont assister à leur concert hebdomadaire. Ce n’est pas par hasard qu’on nomme un cliché un cliché, et ils ont la vie dure.

J’aime bien aller au Bozar pour la “musique du monde”. Oui, il y en a aussi au Bozar, et, mieux encore, de haute qualité. Le dernier concert était de La noubla flamenca. Il s’agit d’un projet de musiciens de flamenco andalous et d’artistes marocains qui se ressourcent dans la musique soufie. Cela nous offre une véritable rencontre entre culture et musique. Une rencontre qui semble naturelle et qui l’est, quand on connait l’histoire de l’Andalousie, à jamais liée à la culture arabe et à l’Islam.

En regardant et en écoutant attentivement les musiciens je me suis perdu dans une époque qui semblait si lointaine. J’essayais de m’imaginer comment pouvait être la vie lorsque toutes ces cultures, traditions et religions s’étaient rencontrées. L’Al-Andalus d’il y a 1300 ans est, après tant de siècles, resté une véritable source d’inspiration pour tant d’artistes.

J’avais la chance d’être assis dans une rangée avec quelques sièges vides: je pouvais donc me perdre dans mes pensées sans qu’on ne le remarque. Mais une Bruxelloise, très probablement d’origine marocaine, allait me gâcher mon plaisir.

Elle était assise dans la rangée devant la mienne et j’avais déjà remarqué, avant même que le concert ne commence, qu’elle était joyeusement enthousiaste. Elle prit place entre ses filles, qui devaient avoir 9 et 12 ans.

La première partie du concert ne concernait que les musiciens de flamenco. À peine avaient-ils commencé que de bruyants applaudissement résonnèrent dans la salle, qui jusque-là écoutait silencieusement, comme le veut l’usage en Occident. Il s’agissait d’une Gitane espagnole assise deux rangs devant moi. Je pensais n’avoir pas eu de chance avec la place que j’avais, mais j’allais changer d’avis au cours de la soirée. Si je ne m’étais pas assis à cette place, je n’aurais jamais écrit cet article.

Lorsque les musiciens marocains entrèrent sur scène, ce fut au tour de la femme joyeuse. Elle semblait connaître toutes les paroles, et bougeait au rythme de la musique. Elle ne tenait plus en place. Elle prenait de temps en temps son gros GSM -qui ressemblait à un petit ordinateur portable-, et je pense qu’elle a dû appeler la moitié de sa famille et de ses amis ce soir-là. Elle partageait la musique avec eux, l’un après l’autre. Et elle n’oubliait bien sûr pas de prendre des photos, aidée en cela par sa fille qui savait mieux manier l’énorme téléphone que sa mère.

Son mari, assis deux places plus loin, regardait de temps en temps sa femme et ses enfants. Il voyait qu’elles profitaient du spectacle. Il voyait sa femme chanter avec les musiciens, battre des mains et faire de beaux gestes avec ses bras en l’air. Il en profitait aussi, en silence.

Dans la dernière partie du concert, les musiciens de flamenco rejoignirent les artistes marocains pour une ode à l’Al-Andalus. La gitane espagnole se remit en action. Je m’imaginais ces deux femmes sur la scène avec les musiciens. Je m’imaginais comment elles, une Gitane et une Musulmane, correspondaient parfaitement à l’image que j’avais de l’Al-Andalus.  Une image que je ne voyais plus grâce aux musiciens, mais grâce à ces deux femmes, à Bozar, prétendument le lieu des classes moyennes aisées et de la musique classique.

Alors, je réalisai que l’histoire était en train de s’écrire à ce moment-même. Cette réalisation me donna un fort sentiment d’appartenance et de fierté d’en faire partie, même si je ne faisais pas beaucoup plus qu’applaudir, et surtout observer.

Je me demandai ce que Horta, qui avait conçu le bâtiment, aurait pensé s’il avait été assis à mes côtés, dans une de ces chaises vides, et s’il voyait cette femme voilée faire la fête sur cette musique, dans sa salle. Je connaissais déjà la réponse: il aurait trouvé ça magnifique.

Lorsqu’il fit les premiers esquisses de ce bâtiment de 8000m² il y a presque un siècle, il était visionnaire. Il construit un bâtiment de différentes couches et dimensions. Il voulait que le bâtiment soit plus qu’un lieu dédié à l’art. L’architecture, l’art et la musique pourraient s’y rencontrer. Entre-temps s’y est également ajouté un cinéma. La diversité, repousser les frontières et être pluri-forme, telle était sa philosophie. Au cours de ce siècle le Bozar a réussi à lui rester fidèle et à ne pas s’accrocher à une identité, mais plutôt à progressivement accueillir de nouvelles identités sous le même toit.

Tout comme l’Andalousie n’est pas, jusqu’aujourd’hui, un endroit comme un autre pour beaucoup d’Arabes, de Berbères, de Gitans, de Chrétiens et d’Européens, cet endroit où je suis assis n’est pas un endroit comme un endroit comme un autre à Bruxelles. L’un des historiens belges les plus brillants, Henri Laurent, mort à 37 ans, considérait le Bozar comme un microcosme de l’histoire belge. Il avait raison.

Il n’y avait, à cet endroit, d’abord que de l’agriculture, puis un centre de commerce préindustriel, puis un quartier résidentiel pour artistes pendant l’ère bourguignonne. Lorsque les Espagnols et les Autrichiens passèrent par Bruxelles, ce quartier était passé d’un lieu pour aristocrates et artistes à un centre administratif et militaire. Presque chaque siècle a vu une nouvelle transformation marquer ce lieu. Ce n’est qu’à la fin du dix-neuvième siècle qu’il prit la forme et la fonction actuelles.

De plus, ce n’est pas un hasard si le Bozar est situé près de trois autres symboles de l’état belge: le Palais Royal, le Palais de la Nation et le Palais de Justice. À la fin des travaux en 1928, Le Soir écrit: “Nous pouvons dire que Bruxelles aura un Palais des Beaux-Arts comme nulle autre ville européenne n’en a”. Le journal français Journal de Paris ajouta: “Bruxelles n’aura plus rien à envier à Paris”.

Qu’y aura-t-il dans les livres d’histoire sur Bruxelles et ce bâtiment dans cent ans? Une photo de ces deux femmes y aurait tout à fait sa place selon moi. “L’histoire n’est rien et ne fait rien. Ce sont les hommes qui sont et qui font” écrivait Marx il y longtemps. Je continue à regarder ces femmes, plus conscient que jamais que chacun d’entre nous, à chaque moment, faisons partie de l’histoire. Une histoire que nous pouvons nous-mêmes écrire, parfois juste en existant et en faisant à cet endroit, ce bout de terre. Ou comme une étoile dansante.

Bleri Lleshi est philosophe politique

Traduction du néerlandais par Olivier Gbezera

https://blerilleshi.wordpress.com/

https://www.facebook.com/Bleri.Lleshi

Twitter @blerilleshi

One thought on “Bruxelles, l’étoile dansante

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