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A visiter pour l’instant au Centre Communautaire Anneessens, une exposition d’un groupe de Bruxellois, avec pour thème : « Mon Bruxelles à moi ». Conversation avec deux des artistes, l’un et l’autre sans-papiers. 

En arrivant au CCA, je vois plein de monde près des peintures et des photos. Beaucoup de jeunes et des enfants même circulent autour des œuvres. Le vernissage a un parfum particulier. Très agréable.

Je commence vite mon petit tour car je suis curieux de voir le travail de deux jeunes avec qui j’ai eu occasion de collaborer avant, dans le cadre d’autres projets. Aucun des deux ne dispose des documents nécessaires pour rester légalement en Belgique, mais cela ne les empêche pas de s’engager pleinement pour les autres, pour la ville.

Le contraste estfortentre les œuvres exposées. Une partie des œuvres respire la joie et présente la ville sous ses aspects les plus beaux. Il s’agit surtout du travail d’artistes Belgo-Belges plus âgés. A côté de cela, d’autres images sont à découvrir : des maisons abandonnées, encombrées de bouteilles vides, des chaises, des bancs. Un peu plus loin, des photos de sans-abri enveloppés dans des couvertures. Je n’ai pas besoin de vérifier le nom des artistes sur les plaquettes. Ce sont les travaux des jeunes sans-papiers. Pour moi qui suis ici, ce sont des photos que je regarde à mon aise un verre de vin à la main. Pour eux, ce sont des images de leurs réalités.

Après la visite, je cherche un endroit calme pour discuter avec ces deux jeunes artistes. Comme je les connais déjà depuis un petit temps, le démarrage de l’interview est lent. Au moment où j’explique que je veux écrire un article sur eux, il ne savent plus ce qu’ils peuvent raconter ou non. Je prends mon temps.

« A travers les photos, je veux montrer ce qu’est ma situation, notre situation. Beaucoup de gens ne s’imaginent pas ce qu’est vivre dans l’illégalité. C’est une vie dure », raconte Mohammed. « Mais je ne fais pas vraiment ça pour montrer à quoi ressemble ma vie. Faire des photos, de l’art, c’est cela ma vie. Je suis né artiste. Quand j’étais enfant, je savais que c’était ma vocation et ça c’est de l’art ». Les yeux de Mohammed brillent et comme son Français n’est pas très bon, il commence à décrocher. « Au Maroc, ce n’était pas facile, car même dans ma propre famille, on ne me trouvait pas sérieux en tant qu’artiste. Mais j’ai toujours été convaincu que l’art allait être mon avenir. A aucun moment je n’ai renoncé à ce rêve. Je voudrais me débarrasser de tout et c’est aussi une des raisons pour lesquelles je vis aujourd’hui à Bruxelles. »

Je lui demande si ce n’est pas difficile de réaliser ce rêve quand on vit tous les jours dans l’illégalité. En fait, je peux déjà deviner la réponse, mais c’est une des questions que l’on pose à chaque interview. « Ce n’est pas facile. Tu dois d’abord et surtout tenter de survivre, mais la survie sans faire de l’art, je ne peux pas. L’art est un besoin fondamental pour moi. J’ai eu la chance d’être soutenu par plusieurs organisations comme Globe Aroma, Irma Firma et l’asbl Buurtwinkel. Ils m’ont donné la chance de poursuivre ma démarche artistique. Je leur en suis très reconnaissant. »

Je lui demande si Bruxelles est vraiment devenue sa ville aussi. « J’ai trouvé ma propre place ici. Ma vie est pleine d’incertitudes, mais à travers l’art et les contacts que j’ai avec des personnes de toutes origines, je me sens bien. Je ne me sens pas étranger. »

Mustafa, qui expose également des photos, m’écoute attentivement. De temps en temps, quand Mohammed n’arrive pas à trouver un mot en français, il en vient à l’aider. Voir ses photos exposées ici m’étonne ne car je ne savais pas qu’il faisait de la photo. Il a étudié le droit et l’informatique, mais à cause de sa situation, il n’a trouvé du travail nulle part. Je sais bien qu’il rêve de réaliser un jour un festival des talents dans notre ville. « Les gens pensent que les sans-papiers ne savent rien faire, qu’ils sont criminels ou qu’ils viennent ici pour en profiter, mais en réalité, beaucoup de talent se perd par manque de chance. J’aimerais vraiment organiser quelque chose où des employeurs et d’autres personnes pourraient voir que nous avons plein de potentiel en nous. »

Ses photos sont moins optimistes que ses rêves. Comme chez Mohammed, on découvre des sans-abri, de la pauvreté, des squats. « Je me déplace toujours avec un appareil photos. Je n’ai jamais pris de photos pour en faire quelque chose après. Mais maintenant, j’ai quand même décidé de les faire circuler. Pour montrer un aperçu de ces vies cachées. En fait, je n’ai pas parlé de cette expo aux personnes qu’on peut voir sur les photos parce qu’ils seraient fâchés. Mais il faut montrer cela. »

Mustafa est aussi très reconnaissant d’avoir reçu le soutien de l’asbl Buurtwinkel entre autres. « Sans soutien, sans cette sorte de réseau, en tant que sans-papier, t’es vraiment bien dans la merde ». Je lui demande ce qu’il pense du travail des autres artistes. « C’est un sentiment bizarre car, dans leurs œuvres, on retrouve de la gaieté, de beaux moments… tout ce qu’on y voit est tellement contrasté avec mon travail et celui de Mohammed. Je me demande à quel point eux ou d’autres personnes peuvent comprendre ou s’imaginer notre réalité qui se trouve à mille lieues d’autres mondes. »

Mohammed intervient dans la conversation. « Je trouve que c’est enrichissant d’être en contact avec eux. OK, c’est complètement autre chose, mais ils partent aussi de leur histoire. Je trouve cela passionnant d’être mélangé à des personnes de disciplines et de passés différents, j’en apprends beaucoup. »

Juste avant de partir, je leur demande quel serait leur Bruxelles idéal. « L’idéal n’existe pas », répond Mohammed. Je précise donc, quelque chose vers lequel vous aspirez ou dont vous rêvez. « Des papiers, pour rester ici et travailler. Avoir une vie normale ici, c’est mon Bruxelles idéal », dit Mustafa.

Mais Mohammed atténue son espoir aussi vite. « Avant, je pensais que les papiers pouvaient tout résoudre, mais maintenant, je me rends compte qu’il y a tant de problèmes que des papiers ne vont pas tout solutionner. » « C’est ça. Dans les squats, il y a plein de gens qui ont des papiers mais qui vivent dans la misère », dit Mustafa. « La vie est un combat où seuls les plus forts s’en sortent », conclut Mohammed. Mustafa réagit alors vivement : « nous sommes fort et allons le rester, mais nous avons bien besoin de soutien ».

Bleri Lleshi

https://blerilleshi.wordpress.com/

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twitter @blerilleshi

Traduction du néerlandais par Emmanuelle De Caluwé

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A voir jusqu’au 25 mai, au CCA (Centre Communautaire Anneessens), Rue du Vautour 2, 1000 Bruxelles. Gratuit, infos : 02/5126985 et 02/2136012

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