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Alain Badiou, philosophe français, dont la pensée a actuellement une grande influence, était à Bruxelles pour présenter son dernier livre « Eloge de l’amour ». Influencé par la révolte de 1968, il est engagé dans la lutte contre le capitalisme, toutefois en se démarquant des partis communistes qu’il considère être d’une autre époque. Une interview d’Alain Badiou réalisée par le philosophe Bleri Lleshi qui lui a posé des questions sur les alternatives au capitalisme, la définition du communisme, la situation actuelle de la social-démocratie en Europe, l’islamophobie…

Bleri Lleshi : Vous avez évoqué des nouvelles alternatives sociales et politiques. Pourriez-vous en dire davantage ?

Nous sommes dans un monde de plus en plus dominé par une vision unique d’organisation politique et sociale avec en son cœur le capitalisme, et comme forme politique (se déclarant la meilleure), la démocratie parlementaire. Nous sommes dans un monde où cette combinaison est présentée comme seule voie possible et acceptable pour l’humanité. Ce capitalisme dominé par les intérêts privés est une politique qui se résume à la gestion de l’Etat par des gestionnaires nommés par des élections. J’ai appelé cela le capitalo-parlementarisme.

Ma question est de savoir si réellement ce modèle est un modèle unique. La question de l’alternative est donc une question globale : peut-on imaginer, peut-on vouloir que l’organisation de la société soit entièrement différente ?

Si vous me demandez quelle est l’alternative, je ne le sais pas évidemment, si je le savais, je ne manquerais pas de vous le dire et je ferais campagne pour. Depuis le 19ème siècle, ça s’est appelé le communisme, l’alternative. Le communisme, cela veut dire quoi ? Essentiellement une société qui serait organisée à tous les niveaux, économique, politique, social, etc. par autre chose que la propriété privée, autre chose que le règne du profit maximum. Une société qui ne serait pas sous la loi de l’égoïsme capitaliste tel qu’il domine actuellement. Le communisme a désigné cela pendant un moment.

Cela a ensuite désigné autre chose qui était la construction de nouveaux Etats, différents, collectivistes, mais malheureusement qui étaient aussi des états extrêmement brutaux et terroristes.

Je propose d’entrer dans une troisième étape communiste qui tiendrait compte de toutes les expériences et qui désignerait le projet d’une société collective, mais sans la terreur générale qui a existé au 20ème siècle.

Bleri Lleshi : Le communisme a aujourd’hui une image très négative pour beaucoup de gens, comment pouvons-nous changer cela ?

Avant de dire à quelqu’un qu’il est communiste, il faut redéfinir le communisme et après on verra. Pour l’instant, le communisme est au niveau de l’idée. Il faut donc reformuler, rediscuter l’idée de communisme, et après on verra ce que c’est d’être communiste, d’être militant.

Bleri Lleshi : Comment pouvons-nous alors redéfinir le communisme du 21ème siècle ?

Je pense qu’il faut continuer à définir le communisme comme je l’ai fait tout à l’heure : une société organisée autrement qu’autour de la propriété privée et du profit ; une économie qui ne soit pas organisée autour du profit mais collectivement et dans une vision égalitaire.

Au fond, il y a deux idées essentielles dans le communisme, mais qu’il faut retravailler. La première est une idée négative : il ne faut pas que les choses se fassent autour de la propriété et du profit, ; la deuxième est positive : dans toutes les situations essayer d’obtenir une égalité maximale.

Bleri Lleshi : Les partis communistes en Europe ne sont pas très grands ni importants pour le moment …

Mais le communisme dont je parle n’a rien à voir avec les partis communistes existants : ce sont des restes du passé, des restes du communisme tel qu’il a été défini au 19ème siècle. Tout le monde sait que c’est fini, ça. L’URSS s’est effondrée, la Chine est un pays capitaliste en réalité, donc c’est fini, ça. On est de nouveau au commencement de quelque chose, on ne peut pas continuer avec ce qu’il y a eu avant. Et donc comme toujours, on commence par le projet, la pensée, l’idéologie.

Bleri Lleshi : Existe-t-il déjà des exemples d’un nouveau communisme ?

Non on n’a pas d’exemple, bien sûr. Il n’a pas encore été défini, que voulez-vous dire par avoir des exemples ? Quand Marx a défini le communisme, avait-il des exemples ? Il n’en avait aucun, encore moins qu’aujourd’hui. Qu’on ne nous demande pas d’exemples, qu’on nous demande le travail de la pensée. Quand Marx en 1848 a fait le manifeste du parti communiste, il n’y avait encore aucun communiste. On est dans la même situation aujourd’hui, Il faut recommencer l’expérience communiste à zéro. Parce que nous sommes après un effort d’un siècle. Recommençons !

Bleri Lleshi : Ce sont les philosophes, les penseurs politiques qui devraient mettre en place cette nouvelle idée ?

Exactement, comme c’étaient des intellectuels, des philosophes, avec Marx, avec Fourrier et des tas d’autres qui l’ont formulé, tout en tenant compte de l’expérience pratique, parce qu’on était juste après la révolution française. Vous tenez compte de l’expérience pratique et c’est à vous de reformuler, de re-proposer, de discuter de la nouvelle idée du communisme, et de voir comment elle peut prendre une forme pratique, aussi. Marx, après avoir écrit sur le communisme, a essayé de créer la première Internationale, qui était finalement le premier parti communiste au monde, donc nous devons suivre le même chemin. Quand même, nous sommes beaucoup plus dans la même situation que celle de Marx au 19e siècle, que dans la situation de Lénine ou de Mao, si vous voulez, au 20e siècle.

Bleri Lleshi : Êtes-vous optimiste pour l’avenir ? Voyez-vous certaines étapes à parcourir, pouvez-vous nommer personnes sur qui vous pourrez compter ?

Quand on commence quelque chose, il faut bien être optimiste, sinon ce n’est pas la peine de commencer. Je suis optimiste, dans le sens où je suis convaincu que, premièrement, le capitalisme est une mauvaise chose pour l’humanité. Il y a la crise, et après la crise, il y aura des conflits, des guerres etc. L’avenir du capitalisme n’est pas du tout un avenir positif. Je suis donc optimiste à cause de ça. Les gens vont voir les mauvaises choses du capitalisme.

Puis je suis optimiste, parce que je pense que nous sommes maintenant à nouveau dans la possibilité de faire des propositions philosophiques, théoriques, idéologiques en faveur du communisme. Il faut voir qu’en France, il y a quelques années encore, on ne pouvait même pas parler de communisme. Si vous parliez de communisme, on vous disait que vous étiez criminel, terroriste, Stalinien, etc. C’est déjà une victoire de pouvoir parler de communisme, de pouvoir tenir des réunions sur le communisme, de pouvoir rassembler des philosophes. Cette victoire pour l’instant est dans la tête, mais c’est déjà quelque chose.

Bleri Lleshi : Y a-t-il certains penseurs politiques, des philosophes que nous devrions garder à l’esprit pour l’avenir ? Slavoj Zizek par exemple ?

Slavoj Zizek est un ami à moi depuis longtemps. Nous avons des discussions mais nous n’avons pas tout à fait le même point de vue. Peut-être parce que lui, il vient d’un pays socialiste, la Yougoslavie. Il a eu une expérience différente, mais nous sommes très proches. Mais nous organisons ensemble les conférences, celle à Londres et la prochaine à Berlin en juin. Nous sommes aussi tous les deux persuadés qu’il faut reformuler le communisme. Ses références philosophiques ne sont pas exactement les mêmes que les miennes, mais on va travailler ensemble. Lui est plus du côté de la psychanalyse. Moi, plus du côté de la science. Nous n’avons pas exactement les mêmes références, mais elles se ressemblent, et nous allons travailler ensemble.

Bleri Lleshi : Quelle est votre opinion sur la position des partis sociaux-démocrates en Europe aujourd’hui ?

Je pense que la social-démocratie en Europe est une fausse porte. Elle est une force interne au système capitalo-parlementariste. Sans aucun désir de vraiment rompre avec le capitalisme et de s’orienter vers une autre société, elle propose simplement une gestion du capitalisme un peu différente de la droite. Ce dont nous parlons, c’est de l’avenir d’un communisme complètement extérieur à la social-démocratie.

Bleri Lleshi : Selon vous, quelles sont les causes de cette chute de la social-démocratie ?

Cela fait maintenant 20 ou 30 ans que la social-démocratie est devenue un peu comme le modèle social-démocrate américain. En France, la date de rupture se situe à l’époque du gouvernement Mitterand. Arrivé avec un programme de transformation, de nationalisation, etc, il a renoncé explicitement à développer cette voie, deux ans après son arrivée au pouvoir. En 1983, c’était fini. Cela a marqué la France, où la social-démocratie était plutôt à gauche. La social-démocratie ne joue plus de rôle historique véritable. C’est la même chose dans toute l’Europe. En Grèce par exemple, quand on parle de partis de gauche, on ne met pas le parti socialiste dedans. La gauche est après le parti socialiste.

Bleri Lleshi : Voyons un peu comment la gauche traite certaines questions d’actualité. Par exemple, au sujet de l’Islam. En Belgique, au côté de l’extrême droite, de plus en plus de personnes se disant « penseurs libres de gauche » affirment l’incompatibilité de l’islam avec le mode de vie occidental.

Cela existe en France aussi. Il y a l’idée que la vraie contradiction, aujourd’hui, n’est plus entre communisme et capitalisme, mais entre les civilisations occidentales et l’Islam. Ce sont des fictions idéologiques. D’accord on peut trouver des islamistes, tout comme des chrétiens extrémistes. Mais il faut absolument laisser cela de côté et considérer que la question de l’Islam n’est pas le plus important aujourd’hui en Europe. Par contre il est primordial de savoir si on s’engage vraiment dans une opposition radicale avec le capitalisme ou pas.

Personnellement, je ne défends absolument pas la manière de vivre occidentale. La domination, le capitalisme et la propriété privée; l’impérialisme aussi : les Occidentaux font des guerres partout. Je ne sens donc aucune solidarité avec l’Occident. Je veux qu’on ramène les consciences, les sujets à la véritable question. La seule question vraiment intéressante, y compris pour les philosophes : est-un autre monde que ce fameux monde occidental est-il possible ? Mais bien sûr, on ne va pas chercher du côté de l’Islam, des vieilles religions, l’avenir n’est pas là.

Bleri Lleshi : J’imagine que vous avez entendu parler de la récente interdiction du voile dans certaines écoles en Flandre.

Je suis tout à fait opposé à cette interdiction parce que pour une jeune fille qui vient à l’école, le problème c’est de venir à l’école et d’apprendre ce qu’elle doit apprendre. Ce n’est pas la question de savoir si elle a ou non un foulard sur la tête. Je considère que c’est une persécution contre les jeunes filles de religion musulmane. Il y a quarante ans, en France, beaucoup de femmes portaient un foulard sur la tête, on disait même qu’il ne fallait pas sortir dans la rue sans chapeau. Les jeunes filles qui portent un foulard maintenant, peut-être que dans quarante ans, elles ne porteront plus de foulard.

C’est une politique absolument réactionnaire. Qui a créé le problème ? Ceux qui ont dit qu’il ne faut pas de foulard à l’école, pas les filles qui portent un foulard. Les cultures se mélangent, se transforment, il y a une dynamique historique. Déjà au 19ième siècle, quand les gens venaient de l’Italie en France, ou même du sud de la France, on disait la même chose : ils ne sont pas comme nous, etc. A la génération suivante, ils étaient Français. Ce sont des faux problèmes. Et ce sont des problèmes graves, parce que cela se traduit par la persécution contre les gens.

Bleri Lleshi : Quelle position les partis de gauche devraient-ils adopter, premièrement quant à la diversité et deuxièmement, quant à l’immigration?

Les deux points sont liés. Nous sommes dans une période où dans tous les pays industrialisés, il y a une immigration importante, pour la raison très simple que les métiers les plus durs, tels qu’ouvrier de bâtiment, de nettoyage, etc., sont occupés par des gens qui viennent d’ailleurs. En France, les mineurs ont été polonais, les ouvriers d’usine, italiens. Aujourd’hui ils ne sont pas polonais ou italiens, ils sont arabes ou africains. Mais c’est le même processus. Cette diversité a donc toujours existé. Et la position à adopter par rapport à cette diversité est de l’accepter, c’est-à-dire considérer que tout le monde ait les mêmes droits, et organiser la vie des gens aussi bien que possible, c’est tout.

Où est le problème ? On sait bien que le fait de persécuter ces gens vise simplement deux choses : premièrement à ce qu’ils soient tranquilles, dociles et ne se révoltent pas, et deuxièmement pour pouvoir les payer le moins possible. C’est tout. N’importe quel pays moderne est construit avec la diversité. Et quant à la Belgique, déjà, qu’est-ce qu’être belge ? La position moderne à adopter par rapport à la diversité, c’est donc fondamentalement de suivre deux lignes, égalité et droit, quelle que soit la providence des gens ; tant qu’ils sont ici, qu’ils vivent ici, qu’ils travaillent ici, ils ont les mêmes droits.

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